20 Oct 2011

Couleur mentaliste

Publié à 15h00 par , et sous Magie et illusionnisme, Mentalisme et hypnose

Actualité et modernité du mentalisme en France, sur scène comme à la télévision, avec un éclairage tout particulier sur le chouchou du moment : Viktor Vincent.

C’est à se demander s’il n’est pas infiniment plastique : en s’attaquant au domaine du mentalisme, branche ancienne mais confidentielle de la prestidigitation, le genre de la série policière a déniché un nouveau filon à exploiter, et renouvelé une fois encore les codes de son expression télévisuelle. Au gré des mutations des goûts du public, dont on ne sait plus trop s’il s’en nourrit ou s’il les provoque, le genre évolue, se métamorphose et renaît, favorisant l’irruption régulière de phénomènes de société à la vie éphémère. Aujourd’hui, la figure de l’illusionniste-psychologue offre une énième variation sur le thème des pouvoirs de résolution d’enquête surhumains, dernier avatar en date d’une longue liste d’investigateurs prodiges qui a déjà connu son lot de médiums et de profileurs hors pair.

Moi Teresa, toi Jane

Sur sa chaîne en béton, Le Mentaliste est ainsi parvenu à attirer un large public de curieux, séduits par l’acidité de Patrick Jane et la moue dite “à la bouche inversée” constamment affichée par son faire-valoir féminin. Leurs caprices sont suivis par des millions de téléspectateurs, qui préfèrent observer de façon passive l’utilisation de capacités psychologiques mises en scène pour le petit écran, plutôt que d’exercer activement leurs propres facultés d’observation et d’analyse psychologique dans le cadre d’autres types d’affrontement télévisés (à peine moins fictifs).

1. Vocabulaire et finalité : quelques querelles de clochers

Comme d’habitude, le nouveau domaine exotique vampirisé par la petite lucarne bénéficie d’un effet de mode puissant. Ainsi exposé, il suscite un intérêt croissant, qui en retour donne lieu aux querelles classiques entre :

  • les conservateurs : ceux qui connaissaient déjà le sujet et voient d’un mauvais œil l’arrivée sur leur terrain d’une foule barbare de sauvages profanes ;
  • les illuminés : ces “adopteurs précoces” (early adopters) du monde du marketing, impressionnants par leur capacité à s’enthousiasmer pour un nouveau sujet en peu de temps, mais propres à se transformer en d’exaspérants prosélytes prêchant aveuglément avec cette énergie débordante des nouveaux convertis.

Sans oublier l’amicale participation au vain débat des simples curieux, aux facultés critiques et au degré d’intérêt variés, et des quelques amateurs modérément passionnés. L’un des premiers champs de bataille est alors le vocabulaire : qu’est-ce que le mentalisme ? Qui fait du “vrai mentalisme” ? Qui n’est que dans la “magie mentale” ? Toutes expressions assorties suivant les interlocuteurs de connotations plus ou moins péjoratives.

Sans chercher à arbitrer un débat quasi-picrocholin, nous espérons que les descriptions suivantes seront à même de satisfaire le plus grand nombre : le mentalisme se définit par le recours à des capacités d’observation poussées, des techniques d’influence et d’autres moyens psychologiques pour obtenir davantage d’un individu (en termes d’information, d’action ou de comportementque ce qu’il a conscience d’offrir, ou que ce à quoi il consentirait rationnellement. Dans le domaine de la magie, celui qui nous occupe ici, nous parlerons alors de mentalisme (“mentalisme de spectacle”, “magie mentale”, ou même “psycho-illusion” si ça peut vous faire plaisir – et vous permettre de vous différencier sur un marché temporairement plus concurrentiel) pour désigner ce type de performances consistant à donner l’illusion de facultés paranormales ou d’une spécialisation dans la maîtrise des capacités mentales humaines. Par exemple : la prédiction de l’avenir (clairvoyance), la lecture de pensée (télépathie) et le déplacement d’objets par la seule force de l’esprit (psychokinésie). Là où le prestidigitateur classique se fixe de tromper notre œil, le mentaliste joue avec notre esprit.

Il y a magie parce qu’il y a illusion, arnaque, tromperie : ce que le mentaliste fait pour parvenir à son objectif n’est pas ce qu’il dit qu’il fait. Voilà pourquoi certains veulent réserver le terme de mentalisme à un ensemble – jugé plus noble – de techniques psychologiques employées pour ce qu’elles sont ; ils qualifient alors la performance truquée de simple “magie mentale”, corrompue qu’elle est par le recours à de vils artifices.

Le conflit sur la définition se double d’une controverse sur la finalité même du mentalisme : si la performance de spectacle vise à divertir, une forme de mentalisme qui ne recoure pas à l’illusion peut avoir des applications dans le domaine du développement personnel (de là à infléchir le cours d’une enquête policière…). On en connaît qui font leur beurre d’une obscure forme de “mentalisme humaniste”, dans la lignée d’une tripotée de formations et de programmes de “mental coaching” promettant épanouissement personnel, santé, mémoire (retour de l’être aimé, désenvoûtement, communication avec les défunts, ticket gagnant au tiercé…).

Avec Viktor, ça va filer droit (ou presque)

Semblant peu concerné par tous ces débats, Viktor Vincent a choisi son camp, et n’en fait pas mystère. Le jeune mentaliste ne démord pas de sa ligne, répétée à l’envi à chaque interview, article ou présentation : il est un “homme de spectacle” qui “utilise les arts magiques et les sciences humaines”.

2. Mentalisme télévisuel : du bon usage du temps de cerveau disponible

A la date d’écriture de ce billet, France 3 a diffusé quatre épisodes de son programme Viktor Vincent : mentaliste. Ils ont été retransmis le samedi à 20h10 du 17 septembre au 8 octobre 2011. Samedi dernier, Fred et Jamy (et leur gros camion) ont remplacé l’illusionniste sur son créneau (pas facile, avec un gros camion). Dans une ultime bravade, les responsables de la programmation ont osé imposer C’est pas sorcier à ceux qui rêvaient d’apprendre Comment on devient sorcier.

En décidant d’offrir 25 minutes hebdomadaires à Viktor Vincent (VV), France 3 avait évidemment choisi de surfer sur le succès de Patrick Jane et Droopy Woman. Malheureusement, l’émission “n’a pas su trouver son public”, comme on le dit pudiquement dans ces magazines télé friands d’euphémismes. En clair, elle a fait un flop, programmée en un créneau maudit. Quitte à ce que le Français moyen regarde la série au dîner, entre deux tranches de jambon, on se dit que le programme aurait peut-être attiré plus de téléspectateurs le dimanche soir, en cette tranche horaire mythique qui a popularisé chez nous les courses-poursuites de Benny Hill et les grimaces de Mr. Bean. Marchant sur les traces de prédécesseurs aussi illustres, il aurait bénéficié de l’aura des succès d’outre-Manche (d’outre-tombe ?), faisant résonner dans l’inconscient franchouillard la fibre britannique du dimanche soir.

Une fibre britannique ? Quel intérêt ? VV ne porte pas de kilt, que je sache ! Tous ses costumes sont en tweed, ou quoi ? Non, certes, mais il faut bien reconnaître que son personnage, son style et son émission sont largement pompés sur inspirés du travail du mentaliste de spectacle le plus connu à l’heure actuelle : Derren Brown.

Viktor Brown vs. Derren Vincent, et vice-versa

L’illusionniste anglais a complètement dépoussiéré le milieu, en mélangeant astucieusement la prestidigitation de papa avec l’hypnose, la programmation neuro-linguistique et la psychologie. Fort bien entouré (il suffira que nous citions Andy Nyman et Luke Jermay), même s’il est seul à tenir la vedette, il a su saisir l’opportunité de mener sa révolution sur deux fronts : à la télévision d’un côté, et sur scène de l’autre. Depuis 12 ans, au gré d’émissions à l’intérêt inégal, quoique toujours bien ficelées, ses apparitions sur Channel 4 lui ont permis d’accéder à la notoriété : première soirée en 1999, qui donne lieu aux 3 saisons innovantes de Trick of the Mind dès 2004, expériences bonnes ou mauvaises (mais en tout cas moins convaincantes) auxquelles il se livre sur de pauvres hères dans Trick or Treat, enquêtes sur la réalité des phénomènes paranormaux dans Derren Brown Investigates… Le tout saupoudré d’émissions spéciales dont l’épatant The Heist (le conditionnement d’honnêtes citoyens à l’attaque d’un convoyeur de fonds !) et le très instructif The System (une méthode garantie pour gagner aux courses – comme quoi, finalement, le ticket gagnant au tiercé…).

En parallèle, il n’a pas négligé la réalisation de spectacles définitifs, qui révèlent véritablement l’étendue de ses talents, et ses qualités d’homme de scène (voir notamment Something Wicked this Way Comes et Enigma). Son style a évolué : il tient de moins en moins à apparaître comme un mage aux pouvoirs stupéfiants, préférant désormais donner l’illusion aux gens qu’ils possèdent eux-mêmes de tels pouvoirs. Le public fait d’ailleurs partie intégrante du spectacle, associé à chaque tour via la sélection d’un ou plusieurs “volontaires”. Souvent, DB laisse échapper quelques “clés” censées expliquer ses astuces. Sauf qu’il est passé maître dans l’art d’embobiner son monde ; ses explications sont presque toujours d’incroyables inepties, censées nous induire davantage encore en erreur.

Au moins ne se vante-t-il pas de posséder des pouvoirs extra-sensoriels ou para-normaux. Puisque le mentalisme permet de recréer ce que les médiums prétendent savoir faire, certains ont tôt fait de franchir le pas : ils se présentent eux-mêmes comme des médiums aux facultés peu communes. Sceptique notoire, pourfendeur de l’irrationalité, Derren, lui, aime à le répéter : il est “honnête sur sa malhonnêteté” (“I’m honest about my dishonesty”). Sauf que l’affirmation ne convainc pas tous les spécialistes : s’il ne s’attribue pas des pouvoirs de voyance ou de télépathie, c’est pour mieux bonimenter sur ses soi-disant facultés psychologiques, alors que bon nombre de ses tours reposent sur des trucs classiques d’illusionnistes… C’est l’autre débat qui traverse le milieu du mentalisme : le mensonge sur ses facultés psychologiques est-il moins condamnable que celui sur ses pouvoirs psychiques ?

Suivant l’exemple de DB, VV joue également la carte de la psychologie, en laissant accroire qu’il maîtrise l’influence mentale ou bien le décodage des langages para-verbaux (intonation de la voix) et non-verbaux (micro-expressions et langage du corps). Se cantonnant au divertissement, pourtant, il ne martèle pas son attachement à la rationalité avec le militantisme guerrier d’un Derren Brown : au moment de lancer son émission, il se contentera d’une lettre à l’une des principales institutions du scepticisme scientifique en France, l’Observatoire Zététique (OZ).

En tout cas, dès demain, Channel 4 diffuse de nouvelles émissions de Derren Brown. Le programme de cette nouvelle saison est alléchant ; nous avons hâte de voir ça !

3. Mentalisme télévisuel : de DB à VV

Revenons à Viktor Vincent : il reconnaît humblement être l’idole de Derren Brown (voir cet interview). En plus de choix similaires dans leur positionnement professionnel, la construction de leur personnage les rapproche. Physiquement, leur allure est comparable, et ils ont tous deux opté pour le costume (accessoirement, aucun des deux n’a de relation approfondie avec son rasoir). On joue sur le registre du sérieux, du propre sur soi (pour mieux lire en toi) : de la rigueur, ce qu’il faut de froideur, et un peu de style et d’élégance pour faire passer le tout – et ne pas trop effrayer la ménagère de moins de 50 ans (après tout, ce type peut vous hypnotiser, lire dans vos pensées, voire parler aux morts…). De quoi faire peur dans les chaumières.

Devinez vous-mêmes qui se cache dans l'ombre de Derren Brown

La correspondance devient flagrante dès lors que l’on se penche sur les génériques. Voici la déclaration de VV sur laquelle s’ouvre son émission :

“Ce que vous allez voir est un mélange d’astuce, de suggestion, de psychologie, d’illusion, d’observation et de logique. Aucun acteur, aucun complice, aucun truquage vidéo n’a été utilisé dans ce programme.”

A noter que le mot “suggestion” est prononcé “sujestion”, voire “sujétion”, ce qui est plutôt cocasse lorsque l’on connaît justement la place des techniques d’influence dans le mentalisme ! Toujours est-il que l’assertion est à rapprocher de la séquence d’introduction du programme de Derren Brown, dans laquelle il prétend :

“This programme fuses magic, suggestion, psychology, misdirection and showmanship. I achieve all the results you’ll see through a varied mixture of those techniques. At no point are actors or stooges used in this show.”

Ce que l’on traduira (mal), en essayant de coller au texte original : “Ce programme combine magie, suggestion, psychologie, misdirection et performance. J’obtiens tous les résultats que vous allez voir au travers d’un mélange varié de ces techniques. A aucun moment des acteurs ou des complices ne sont-ils utilisés dans ce programme”. (Désolé de vous avoir écorché l’œil ou l’oreille ; autant éviter de traduire, la prochaine fois.)

C’est ce que DB proclamait dès la saison 1 de Trick of the Mind, en 2004, 5 ans après la diffusion de sa première émission télévisée. En France, on aime bien s’auto-flageller, s’accusant d’être en retard sur tout : chez les autres, l’herbe est toujours plus verte, et a toujours poussé plus vite. On jouit de s’accuser d’être aussi nul, on déguste le plaisir coupable de lancer la formule à l’emporte-pièce “dans le domaine de X, on a N (= 10, 20, 30…) années de retard”. Soit. Mais bon là, quand on dit que la télé française a 10 ans de retard, c’est pas juste une expression…

En toute honnêteté, reconnaissons que VV semble lui-même être l’auteur de la formule du générique, puisqu’il la traîne sous une forme similaire depuis plusieurs années. Ceci dit, le passage à la télé aurait pu représenter le moment opportun d’affirmer un style plus personnel. Il nous reste d’ailleurs à examiner le contenu du programme. S’il ne renie pas son héritage grand-breton, il propose quelques innovations, sur lesquelles nous porterons notre attention la fois prochaine.

Conclusion

Retenons l’existence de débats et de controverses qui agitent le petit monde (fermé) du mentalisme. Ils nous permettent de souligner qu’il y a plusieurs moyens d’aborder cette discipline à la définition approximative :

  • par ses applications : mentalisme de spectacle vs. mentalisme de développement personnel (s’agit-il de divertir ou de développer des capacités mentales ?)
  • par les méthodes qu’elle s’autorise : observation et psychologie seules, ou avec le recours possible à des astuces d’illusionniste (est-ce une forme de WYSIWYG ou y a-t-il tromperie ?)
  • par la manière plus ou moins sincère de la présenter à ses “victimes” : psychologie (pouvoir d’influence mentale) vs. psychisme (pouvoir de prédiction et/ou para-normal)

Or, si nous nous permettons de lister ces différentes catégories, nous ne nous permettrons pas de supposer des corrélations simplistes (du type développement personnel = observation et psychologie = tromperie par la psychologie).

Et vous, comment appréhendez-vous toutes ces distinctions ? Quelles définitions du mentalisme vous paraissent-elles les plus pertinentes ?

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2 réactions à l'article « Couleur mentaliste »

  1. Cécile a écrit :

    Le mentalisme n’ayant pour moi que le visage de Simon Baker jusqu’à présent, merci d’approfondir mes connaissances dans ce domaine !
    A la vue de ces nouveaux postulants, je ne peux m’empêcher de poser cette question … : Faut-il être beau gosse pour être mentaliste ? 🙂

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  2. La Plume La Plume a écrit :

    Comme nous le remarquerons encore bientôt avec VV, on se dit que ça doit bien aider, oui… Maintenant, si le constat est une excuse pour ne pas s’y mettre, c’est une mauvaise excuse. Au demeurant, nous n’aurions rien contre plus de mentalistes du sexe féminin !

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