7 Déc 2011

Croyez-le ou non !

Publié à 21h15 par , et sous Croyances et dogmes, Lois et règles, Psychologie, Représentations et modèles

Où l’on s’interroge sur les états du monde qui nous sont accessibles, ce qui limite nos possibilités, et pourquoi. L’occasion d’introduire un principe qui nous est cher, la sélection, ainsi qu’une idée que nous mettrons souvent en pratique sur ce blog, la négociation des croyances.

Tu le croiras ou pas, Robert, mais tu vas être mis à l'honneur, aujourd'hui

What if… I’m wrong? Et si j’avais tort ? Et si j’avais tout faux ?

Lorsque nos pensées nous trompent, à côté de quoi passons-nous ?

De quel champ des possibles nous privons-nous par nos croyances ?

A quels états du monde avons-nous accès, et desquels nous coupons-nous ?

1. Nos croyances limitent nos expériences

Ces croyances que recèlent nos âmes conditionnent inévitablement notre vision du monde. Elles imprègnent tout un pan de nos pensées, or nos pensées déterminent les possibilités d’action que nous envisageons. C’est en effet de notre entendement et de notre connaissance du monde que nous tirons les options à envisager et les décisions à prendre. Par le biais de notre raison, mais aussi des émotions que suscitent en nous la considération des différentes alternatives, nos croyances orientent donc nos comportements, nos actes, nos paroles, et plus largement la façon dont nous interagissons avec les autres. Bref, notre vie. Le lot d’expériences qu’elle nous offre. Qui influent en retour sur nos croyances. Et la boucle est bouclée.

La roue de l'infortune

Nos croyances sont limitées par nos expériences ; nos expériences sont limitées par nos croyances. Notre vie ne dépend donc pas que des circonstances ou des situations, car les contextes auxquels nous sommes confrontés dépendent justement de notre façon de percevoir et d’interpréter les faits. Peut-être croyez-vous ne faire que subir les aléas de la vie, peut-être croyez-vous que les évènements contrôlent votre existence et font de vous ce que vous êtes ? C’est oublier que ce que vous croyez joue sur qui vous êtes aujourd’hui, l’image que vous avez de vous-même dans le passé, et qui vous serez demain. Vous êtes partiellement créateur de votre vie, qui est partiellement la résultante de vos propres croyances.

Du moins, nous le croyons 😉

Par exemple, si l’on part du principe hobbesien que l’homme n’est qu’un loup pour l’homme (quoi, même Maître Lupin ?), et que l’on suppose chaque individu a priori mal intentionné, le moindre contact humain porte en germe la violence et le risque d’affrontement (“par quel stratagème machiavélique va donc m’arnaquer cette pauvre petite vieille qui réclame mon assistance pour descendre du bus ?”). Parce que chaque rencontre devient source de stress, on développe une méfiance naturelle, voire une certaine agressivité, qui provoquent en retour la méfiance des autres.

Réservés, peu impliqués, ces maudits Autres nous paraîtront égoïstes, pas fiables pour un sou. Prophétie autoréalisatrice, notre croyance se verra renforcée, et la boucle sera bouclée, une fois de plus. Tandis que notre vie prendrait un tour bien différent si nous formulions initialement une hypothèse de bienveillance de l’être humain, ou déclarions ses intentions a priori indéterminées, indécidables ou incertaines.

Ils ont beau être bienveillants, les Tibétains en ont ras le bol

Rien de bien révolutionnaire à tout cela. Ces notions font le bonheur de moult experts en développement personnel, qui définissent ainsi les croyances : des affirmations sur soi, les autres ou le monde, qui consistent en des généralisations issues de l’expérience, et sont tenues pour vraies. Découpons cette définition en morceaux :

  • Des déclarations illustrant un point de vue sur soi ou sur le monde extérieur : les croyances qui intéressent les spécialistes sus-mentionnés semblent se cantonner à notre vision de nous-mêmes et de nos aptitudes, des autres (“ils”, “les gens”…), ou bien du monde en général. Par exemple : “je suis trop nul, je n’arrive jamais à rien”, “les autres savent s’adapter, pas moi”, “le monde est méchant et injuste”, “toutes les filles bien roulées sont déjà prises”, etc. Ici, commençons par élargir un peu le champ de ces croyances pour y inclure aussi des grands principes de vie formulés de façon plus générale, comme “il faut toujours tout faire soi-même !”
  • Des généralisations tirées du passé : nos croyances se fondent sur nos propres interprétations d’évènements anciens et d’expériences émotionnelles fortes (positives ou négatives). La récurrence de ces interprétations a tôt fait de nous inviter à la généralisation (abusive) : quand on prétend qu’ “il faut toujours tout faire soi-même”, on n’a évidemment pas accompli l’ensemble des actions possibles dans la vie d’un homme pour en arriver à une telle conclusion !
  • Des constats tenus pour vrais : une croyance n’a pas besoin de se nourrir de preuves, la raison n’étant pas systématiquement mobilisée dans l’auto-contrôle des opinions émises. On se contente d’une vision partielle de l’histoire, d’un point de vue qui, d’une manière ou d’une autre, nous satisfait bien. En posant que les Autres ne servent à rien, on fait mine d’oublier l’ensemble des activités humaines pour lesquelles on a terriblement besoin d’eux, de la production des aliments à la confection des vêtements, en passant par la médecine ou la manufacture de nos bijoux de technologie (à la pomme). Nos croyances nous enferment dans un schéma de pensée qui nous apparaît naturel, logique, irréfutable, alors qu’il existe bien d’autres façons d’envisager les choses.

Bref, nous commettons une erreur similaire à celle de l’effet cigogne : nous présumons que notre interprétation est la conséquence directe des faits, comme s’ils nous indiquaient eux-mêmes la manière de les appréhender, alors que nous nous autorisons en réalité à prendre quelques libertés avec nos observations. L’ “évidence” coule de source : elle nous paraît relever du domaine de la raison pure, pas du tout d’une vive émotion (assortie d’une interprétation décomplexée).

Nous avons tendance à oublier que les croyances sont subjectives, c’est-à-dire qu’elles portent l’empreinte de notre propre patte. A terme, elles deviennent pourtant notre réalité, entraînant un système d’interprétation qui influe de façon déterminante sur nos choix. Agissant comme un filtre déformant, comme des lunettes de soleil aux verres trop fumés, elles colorent notre vision des évènements, jusqu’à aiguiller nos décisions. Et si les croyances sont si redoutables, c’est parce qu’elles n’ont pas besoin d’être verbalisées : beaucoup font leur travail tout à fait inconsciemment. Usant de nos lunettes déformantes sans nous en apercevoir, c’est donc sans même nous en rendre compte que nous interprétons les faits à notre sauce (aigre-douce).

Reprenons l’un des meilleurs exemples cités. Un enfant souvent critiqué par ses parents pourra déduire de ces remontrances répétées qu’il n’est pas à la hauteur, et qu’il n’aboutira jamais à rien – “tu n’es pas bon à rien, tu es mauvais en tout”. L’image qu’il formera de lui-même ne sera peut-être pas explicitement celle d’un raté mais, cachée dans un coin de son esprit, l’idée qu’il ne peut pas réussir risque de resurgir en cas de stress. Malheureusement, les critiques de ses parents ne signifient pas nécessairement qu’il n’est pas doué : papa et maman peuvent juste vouloir le dissuader de se complaire dans l’auto-satisfaction afin de l’encourager à se surpasser, ils peuvent être d’un naturel colérique ou méprisant, ils peuvent répéter le schéma familial dévalorisant qu’eux-mêmes ont eu à subir dans leur enfance, etc.

Toutes les interprétations ne procèdent pas de l’idée que l’enfant est un bon à rien. Il existerait même des manières positives de rendre compte de la situation. Par exemple, les parents ont détecté le potentiel phénoménal de leur enfant, et souhaitent voir éclore ce talent au grand jour. Le fait qu’ils s’y prennent bien pour atteindre leur but, ça, c’est une autre affaire.

Le petit prince doit se sentir crapaud

Pour résumer, les croyances s’immiscent dans nos vies par un processus insidieux :

  1. Interprétation : de notre expérience, nous tirons des interprétations partiales
  2. Généralisation : nous généralisons abusivement ces interprétations
  3. Corruption : elles prennent la forme de croyances qui nous guident aveuglément
  4. Inconscience : l’influence de ces croyances n’est pas forcément consciente

2. Limitez les croyances limitantes

“Whether you think you can or whether you think you can’t, you’re right.”

Citation prêtée à Henry Ford, un mec qui y croyaiT (yes, you can!)

Les experts qui nous veulent du bien distinguent alors deux types de croyances :

  • limitantes ou “négatives” : incompatibles avec les buts que nous nous fixons d’atteindre, ces idées parasites nous empêchent de prétendre à nos objectifs. Elles restreignent nos possibilités de choix, nous enfermant dans des impossibilités ou des obligations (“tout ce que je fais doit être parfait”, “aucun régime ne marche”, “je ne dois froisser personne”, “le point de croix, ce n’est pas mon truc”, etc.)
  • stimulantes ou “positives” : bénéfiques, ces croyances sont propices à la réalisation de nos projets. En nous offrant du choix et des possibilités, elles nous incitent à être nous-mêmes acteur de notre vie (“avec des efforts, je peux arriver à tout”, “la chance sourit aux audacieux”, “je suis le roi du point de croix”, etc.)

Pour vivre épanoui et heureux, on comprend bien qu’il vaut mieux avoir le plus possible de croyances positives, et le moins possible de croyances négatives. Il faut, au minimum, savoir neutraliser les croyances limitantes ; idéalement, on apprend ensuite à s’en libérer. La méthode préconisée propose de les remplacer par des croyances motivantes : quitte à subir l’impact des croyances, autant qu’elles soient positives ! Il s’agit donc de faire le tri dans ses croyances pour ne conserver que celles qui stimulent la confiance en soi. Pour ce faire, on aborde à rebours le processus de création des croyances :

Etape 1 : prendre conscience de ses croyances limitantes

Enjeu : rendre ses croyances conscientes en s’ouvrant à l’observation et à la connaissance de soi par une démarche d’introspection

Moyen : noter les croyances limitantes que nous sentons surgir en nous au moment de prendre des décisions

Etape 2 : questionner généralisations et interprétations

Enjeuremettre en cause ses croyances, en douter méthodiquement pour analyser leur pertinence ; si possible, changer l’interprétation de ses croyances limitantes

Moyen : se poser des questions s’inspirant du questionnement socratique

  • Sur le plan de la vérité : quelles sont les preuves de mon interprétation ? Existe-t-il des contre-exemples ? Y a-t-il d’autres manières d’interpréter les choses ?
  • Sur le plan des effets : quel impact ces croyances ont-elles sur moi ? Quels sont leurs avantages et leurs désavantages ?

Etape 3 : transformer ses croyances limitantes

Enjeu : remplacer les croyances limitantes par des croyances stimulantes

Moyen : il ne s’agit pas de prendre le contre-pied de la croyance initiale (en passant de “l’homme est un loup pour l’homme” à “l’homme est une brebis pour l’homme”), mais de la tourner de façon plus raisonnable (“certains hommes sont des loups, d’autres des brebis, et je crois maintenant savoir distinguer les loups des brebis”)

Etape 4 : prévenir l’irruption de nouvelles croyances limitantes

Enjeu : éviter de recréer bêtement de la croyance négative en prenant beaucoup de hauteur sur les choses qui nous arrivent

Moyen : à chaque expérience désagréable, établir si notre ressentiment provient des faits en eux-mêmes ou bien de la signification qu’on leur a donné, et proposer d’autres interprétations le cas échéant

Les yeux dans le grand bleu

Dans cette stratégie gagnante, on regrettera peut-être de ne pas complètement abandonner l’idée de croyances. Est-il possible de les rejeter à jamais aux oubliettes de la mémoire, sans chercher à les remplacer ? Peut-on agir dans l’incertitude et, si oui, quel niveau d’incertitude est-il acceptable ?

3. La négociation des croyances

Reformulons les notions précédentes dans notre vocabulaire.

Lorsque l’on dit que les croyances nous limitent, on signifie qu’elles diminuent le nombre d’états du monde qui nous sont accessibles. Les états du monde sont toutes les situations dans lesquelles nous pouvons nous retrouver, c’est-à-dire l’ensemble des configurations des différents éléments de l’Univers (n’essayez pas de compter, y en a beaucoup). On considère qu’à chaque instant, tout individu est face à un champ des possibles : dans la seconde qui suit, il peut tourner la tête, lever le bras, choper une bière, beugler comme un âne, etc. En choisissant un acte, une parole, une attitude, bref un cours donné de l’Histoire parmi une infinité d’autres (“allez hop, je me gratte le nez, pardi !”), il évolue au sein de l’espace des états du monde, traçant un chemin entre des configurations différentes.

Adopter une croyance limite notre accès au champ des possibles : en nous mettant l’idée en tête, nous condamnons l’accès à un sous-ensemble d’actions et de comportements. Poser la croyance a restreint le nombre d’états du monde auxquels il nous était possible d’accéder ; on parle de sélection. De même que la sélection naturelle de la théorie de l’évolution repose sur l’adéquation des espèces animales à leur environnement, la sélection des états du monde opère en fonction de la compatibilité entre possibilités d’action et croyances : seul l’accès aux états du monde respectant nos croyances est permis.

Et ce, quelles que soient les croyances. Toutes n’impactent pas de la même façon notre champ des possibles, mais toutes l’impactent bel et bien, en modifiant les probabilités d’accès aux différents états du monde : une partie des possibilités est évincée, l’autre sélectionnée, et parmi celles-ci, certaines deviennent plus probables.

Exemple :

“Cette fille est vraiment trop craquante, je dois absolument lui parler (pour commencer). Ah oui, mais je ne suis pas quelqu’un d’intéressant, c’est vrai. Je ne trouve jamais rien de truculent à dire. Je ne sais pas attirer l’attention, je ne sais même pas faire rire. Elle va me trouver nul”. Poussé par ses camarades, le narrateur aborda la belle inconnue. Et que croyez-vous qu’il advint ?

a) Il réussit à la charmer, passa une très bonne soirée en sa compagnie, et la raccompagna chez elle pour un dernier verre “et plus si affinités”

b) Il bafouilla, ne sut pas quoi dire et revint s’asseoir auprès de ses potes AFC à peine 30 secondes après s’être levé

La négociation des croyances s’appuie sur deux principes :

  • La généralisation du concept de croyances limitantes

Pour nous, elles sont beaucoup plus répandues, beaucoup plus insidieuses qu’on ne le croit. D’une part, parce que nous étendons la notion de croyances pour inclure l’ensemble des présupposés et schémas mentaux qui fondent l’action : convictions, axiomes, hypothèses, modèles, dogmes, règles… D’autre part, parce que nous posons que toute croyance sélectionne des états du monde, ce qui implique de fait que tout présupposé est une croyance “limitante”.

Exemple classique : “quand on veut, on peut” ! Croyance plutôt positive, n’est-ce pas ? Sauf que, par contraposée, quand on ne peut pas, c’est qu’on n’a pas assez voulu. Du coup, la formule encourage à vouloir très fort tout un tas de choses, et à conclure que tout échec est probablement dû à un problème de volonté. C’est de la pensée magique, comme dans les religions : si la pluie ne vient pas arroser les récoltes, c’est qu’on n’a pas assez prié, préparé d’offrandes ou sacrifié de vierges.

  • L’analyse des états du monde pour l’ensemble des croyances envisageables

Dans une situation donnée, pour s’assurer de prendre la décision d’action la plus pertinente, il est nécessaire de prendre du recul sur ses croyances, et d’étudier le champ des possibles que nous offre chacune des alternatives qu’il est a priori possible de considérer. Quand la qualité de la réponse importe, en effet, la réaction émotionnelle guidée par nos croyances n’a pas de raison d’être privilégiée : les croyances complémentaires, opposées, contradictoires, peuvent tout autant se révéler bénéfiques, utiles ou nécessaires. Et c’est là qu’il faut être très vigilant.

“Pour résoudre un problème, il faut d’abord en connaître les causes”. Un principe frappé au coin du bon sens ? Hé bien, pas forcément, non. Appelons Mario le Martien à la barre, car lui saura voir les choses sans a priori :

  • Si les causes du problème sont faciles à isoler, et que l’on dispose de solutions pour neutraliser les causes qui suffisent à déclencher les effets, alors oui, se pencher sur les raisons du problème est efficace (“la voiture est tombée en rade, parce que j’ai oublié de refaire le plein – ou volontairement tenté le coup de la panne”)
  • Sinon, que le problème soit trop complexe (causes trop imbriquées les unes dans les autres, facteurs déclenchants trop difficiles à démêler), que les raisons soient trop nombreuses, ou qu’il n’existe pas de moyen de contrer chacun de leurs effets pris isolément, l’analyse des sources du problème peut se révéler extrêmement coûteuse (en temps, en énergie), sans garantie de succès (“messieurs les ministres, vous avez deux minutes pour me proposer des moyens de résoudre le conflit israélo-palestinien”)

Entre un psychothérapeute qui dirait “nous allons nous plonger dans votre enfance pour nous interroger ensemble sur les raisons qui fondent aujourd’hui votre phobie de l’avion”, et un autre qui balancerait tout de go “nous allons faire en sorte que, demain, vous n’ayez plus peur de prendre l’avion”, lequel obtiendra, selon vous, les résultats les plus profitables au client considéré ?

Au passage, on notera que le vocabulaire est lui-même limitant : parler de problème invite à une posture d’opposition, de lutte, de recherche de “solutions”. Ce n’est pas du tout la même chose que de parler d’états désirés dont il faut se rapprocher, indépendamment d’un état actuel jugé non optimal. Maintenant, que pensez-vous de l’état d’esprit d’une personne qui se décrit comme “chercheur”, en comparaison d’un individu qui expliquerait son activité professionnelle (similaire) par un vibrant “je développe des moyens pour […]” ?

Bref, nous nous refusons à établir une corrélation directe entre croyance limitante et croyance négative : pour nous, la dimension “limitante” est propre à toute croyance, et potentiellement gênante en elle-même. De quoi est-ce que la sélection nous coupe ? Qu’y a-t-il de plus dommageable à notre bonheur : remettre en cause nos croyances pour qu’elles s’accommodent au mieux de nos désirs et projets, ou nous fermer arbitrairement des portes, en nous barrant la route des chemins inconnus que nous aurions pu emprunter ?

Et la lumière fut

En quoi y a-t-il “négociation” des croyances, alors ? Voici ce que nous vous proposons : choisissez vos croyances sur une base rationnelle, en fonction de ce qu’elles peuvent vous apporter. Oui oui, vous avez bien lu : non seulement nous posons que c’est à vous de décider consciemment de vos croyances, mais en plus nous encourageons une démarche utilitariste en vous invitant à réaliser vos choix de croyance en fonction des états du monde qui vous seront accessibles.

Implicitement, on relâche l’ “exigence” de vérité : les croyances pour lesquelles on opte finalement n’ont même pas besoin d’être “vraies”. La vérité, vous l’aurez compris depuis le temps (ou au pire depuis la dernière fois), tout le monde s’en fout. Non, vraiment, ça embête tout le monde : ça nous pousse à remettre en cause notre manière de fonctionner, ça nous fait voir des gens qu’on aime pas comme dotés de qualités supérieures aux nôtres, ça nous pousse à la relativisation, bref c’est très mauvais pour notre ego ou notre compréhension du “sens de la vie”. De même que Tilly affirmait que ce n’est pas la vérité de nos justifications qui emporte l’adhésion, mais plus prosaïquement leur acceptabilité, de même que notre réaction aux évènements ne dépend pas tant de leur réalité que de notre propre point de vue, nous suggérons que ce que nous croyons n’a pas à dépendre d’une vérité extérieure bien difficile à définir – et à laquelle nous risquerions de croire trop aveuglément.

Injonctions, grandes déclarations, affirmations péremptoires n’ont pas besoin d’être vraies ; ce qui compte, c’est de voir le champ des possibles qu’elles nous proposent, et ce qu’il nous en coûterait si nous avions tort. Dans l’incertitude, on peut ensuite choisir en fonction du chemin le moins risqué, ou le plus profitable. Avons-nous besoin de savoir si l’homme est responsable du réchauffement climatique pour saisir l’intérêt de réduire notre consommation de ressources naturelles ?

Conclusion et recommandations

  • Nous désignons par le terme de “croyance” tout schéma mental guidant l’action
  • Nos croyances déterminent les expériences que nous vivrons, expériences qui détermineront elles-mêmes nos croyances
  • Toutes les croyances sont limitantes, dans la mesure où elles restreignent nos possibilités, c’est-à-dire les états du monde qui nous sont accessibles
  • Pour s’assurer une vie heureuse et épanouie, propice à la réalisation de ses projets et la satisfaction de ses désirs, il faut donc minimiser les limitations imposées et apprendre à être flexible sur ses propres croyances

La méthode promue ici consiste en une négociation des croyances :

  1. Prise de conscience des croyances qui nous guident
  2. Analyse des états du monde sélectionnés par nos croyances, ainsi que par les croyances opposées ou alternatives
  3. Choix des croyances à adopter au sein de cet ensemble de possibilités, sur une base rationnelle
  4. Si possible, suspension du jugement sur la vérité ou le caractère positif ou négatif de nos croyances, et prise de décision dans l’incertitude

C’est précisément ce que nous allons appliquer dans le cadre de ce blog.

 

Sources et liens (pour aller plus loin) :

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2 réactions à l'article « Croyez-le ou non ! »

  1. David a écrit :

    Excellent exposé.

    J’apprécie particulièrement le fait qu’il se concentre fondamentalement sur une méthode pour changer nos actions – le travail sur son ensemble de croyances “limitantes” étant une méthode à cette fin.

    Je me permettrais néanmoins de suggérer que l’article pourrait être complété par le schéma exactement inverse à la roue de la fortune. A savoir celui (beaucoup moins évident, beaucoup plus bouleversant pour moi) qui veut que ce sont les circonstances (par opposition à expérience) qui dictent l’action, l’action qui dicte l’émotion, l’émotion qui dicte la pensée, et enfin la pensée qui donne sens / justifient les circonstances.

    Je me permettrait de citer ici Karl Marx qui exprimait cette idée surprenante dès 1845 (L’Idéologie Allemande (ou critique de celle-ci))
    “La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leur représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que ceux-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l’être conscient 17 et l’être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscure 18, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique.”

    Pour revenir sur le but affiché de l’article -à savoir libérer sa vie réelle, son action- cette idée ajoute une dimension intéressante au raisonnement. Se libérer de croyances limitantes (sans forcément chercher à retracer leurs origines) est une excellente chose pour casser le premier cercle de la “roue de la fortune” et reprendre le contrôle de certains aspects de sa vie. Mais pour casser le second, tout aussi limitant si ce n’est plus, car d’autant plus difficilement détectable que notre pensée nous trompe, il faut pouvoir apprendre à se libérer des circonstances. Et ce n’est pas parce que j’ai cité Karl que je pense ici au marxisme. Cette idée maîtresse du lien contre-intuitif de l’action à la pensée a ressurgi de façon spectaculaire dans les expériences sur le comportement et les relations qui ont marqué la science du comportement de la seconde partie du 20ème siècle. Pour n’en citer qu’une, et pour moi la plus emblématique et profonde dans son implication: l’étude sur le rapport à l’obéissance de Stanley Milgram en 1963.

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  2. David a écrit :

    Enfin, une réserve me semble-t-il est nécessaire à l’idée que l’on peut tweeker ses croyances de façon individuelle pour se libérer.

    Nos croyances forment un ensemble qui globalement définit notre vision de nous-même, de notre vie, de nos proches, de la société dans laquelle nous vivons, de la nature, et plus globalement de l’univers et notre place en son sein. Cet ensemble supporte assez mal les modifications par morceau qui peuvent générer un stress important à titre individuel.

    Bien sûr on pourra s’attaquer à son rapport à l’avion si on veut avoir moins peur de voyager dans les airs. Cela ne changera pas notre vision du monde. Mais on ne pourra pas facilement changer le curseur de son exigeance personnelle si celle-ci est un élément clé de sa vision de soi.

    Enfin, il faut noter quelque chose qui est implicit dans le texte: on ne peut arrêter de croire, de penser, de voir le monde au travers d’un prisme. La seule chose que l’on puisse faire, au mieux, c’est vouloir changer de prisme… Il faut alors accepter que les conséquences peuvent être profondes, irreversibles, imprevisibles, et contre-productive vis-à-vis des objectifs initiaux recherchés.

    Enfin, pour reprendre racine avec le commentaire précédent, notre capacité d’auto-persuasion est très limitée. Dans un premier temps, il faudra sûrement se forcer à agir, avec effort et difficulté, comme si l’on pensait de la façon que l’on souhaite penser. C’est un pas presque indispensable pour arriver à se convaincre. En cela, la modification des “croyances” est peut-être moins du ressort du Moi dictateur qui dicte la pensée, que du musicien qui répète inlassablement ses gammes pour les intérioriser.

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