25 Fév 2012

“Un Tiens vaut mieux que deux Tu l’auras (pas)”

Publié à 23h24 par sous Croyances et dogmes, Economie et politique, Langage et communication

Comme annoncé la dernière fois, nous avons bien envie d’exercer un peu notre esprit critique au quotidien. Envie d’analyser, contester et hacker ce qui nous tombe sous la main. Et en particulier les grands principes, dogmes et conventions, toutes ces croyances limitantes qui réduisent notre liberté de pensée sans que nous n’y prenions garde. Commençons aujourd’hui avec une expression courante : “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras”.

Adam a quand même l'air de se poser des questions (il fait bien, y a un piège)

Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Un proverbe si classique qu’il se retrouve cité jusque dans la version française du film Shiningdécidément 😉 !

1. L’expression pour ce qu’elle est (ou ce qu’elle veut être)

a) Sens

Suivant les sources, on trouve deux orthographes possibles au “tiens”. Sans “s”, “tien” prend le sens du possessif “ce qui est à toi” ; le constat exprimé se comprend alors comme une invitation à se contenter de ce que l’on a : “ce qui est tien (aujourd’hui) est mieux que ce que tu pourras peut-être avoir (demain)”. Avec ou sans “s”, pourtant, il semble que le “tiens” soit plutôt à comprendre comme un impératif. En rajoutant des guillemets pour plus de clarté, l’injonction serait alors : un “tiens” (c’est-à-dire une chose que l’on te propose en te disant “tiens donc, prends ça maintenant”, quelque chose que tu tiens déjà entre tes mains) vaut mieux que les “tu l’auras” (la promesse de recevoir davantage plus tard). Indépendamment du fait que la deuxième interprétation semble avoir la faveur des spécialistes (voir ici puis ), le message porté par les deux explications traduit peu ou prou la même idée : il est préférable de jouir de ce que vous avez déjà obtenu plutôt que d’attendre ce qui vous a été promis.

Ce qui est remarquable, c’est que la phrase initiale ne laisse pas entendre explicitement la raison de cette préférence pour ce que l’on a déjà : l’incertitude irréductible attachée à la promesse. Ainsi l’adage se garde-t-il bien d’ajouter pour plus de précision “parce qu’on ne peut pas être sûr que tu auras vraiment les deux tu l’auras” ! Pourtant, tout le monde semble intuitivement le comprendre comme ça : si la promesse d’un futur radieux vaut moins que la jouissance d’un présent bien présent, c’est parce que, volontairement ou non, la promesse pourrait ne pas être tenue. Comme il est joliment dit ici : “il faudrait donc préférer un acquis modeste aux promesses alléchantes car l’acquis est réel et tangible et la promesse illusoire.”

C’est l’une des forces des proverbes et autres aphorismes : évoquer davantage que ce qu’ils disent exactement. Une formule aisée à retenir, qui ne s’embarrasse pas de nuance ou de subtilité. On ne dit pas “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras peut-être” (ou “[…] que deux tu sais même pas si tu l’auras”), ce qui serait un tantinet plus explicite. On va au plus simple, sous une forme imagée : au lieu de “trois”, “dix” ou “mille” tu l’auras, on s’arrête à deux – est-ce à dire qu’à partir de trois “tu l’auras”, mieux vaut renoncer au “tiens” 😉 ?

b) Origine

La plus fameuse occurrence du proverbe se trouve dans une fable de La Fontaine, un auteur malheureusement porté sur le trait de morale limitant. Dans “Le petit poisson et le pêcheur”, le fabuleux fabuliste nous inflige une nouvelle leçon (vous noterez au passage que la phrase complète ne fait pas l’économie de la notion d’incertitude) :

“Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras ;
L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.”

Cependant, Wiktionnaire nous informe que l’aphorisme serait apparu en France sous forme écrite dès le XVIe siècle, et s’inspire probablement d’un proverbe espagnol. Sauf que le dictionnaire libre aurait dû remonter plus tôt. Comme d’habitude, La Fontaine se serait inspiré d’une fable d’Ésope, qui concluait déjà : “je serais un sot de lâcher le butin que j’ai dans la main, pour compter sur le butin à venir, si grand qu’il soit”.

"Carpe diem" : le jour de la carpe

De nombreuses variantes existent d’ailleurs dans d’autres langues, et même en français (qu’il soit vieux ou plus moderne). Parmi les plus truculentes :

  • France : une truite dans la marmite vaut plus que deux saumons dans la rivière (ben, pas pour les végétaliens !)
  • Italie : il vaut mieux un œuf aujourd’hui qu’une poule demain (surtout si on a envie d’une omelette)
  • Russie : un kopeck proche vaut plus qu’un rouble lointain (sauf que, dans tous les cas, ça vaut pas un kopeck)
  • Corée : une patte d’oiseau cette année vaut mieux qu’une patte de bœuf l’année prochaine (non mais les amis, comparons ce qui est comparable)

Comme les Africains ne sont “pas assez entré(s) dans l’Histoire”, ils ont tout compris de travers, et prétendent l’inverse de ce qu’ils devraient clamer, habitués qu’ils sont au rythme nonchalant des serveurs de café : “pour être bien servi, il faut savoir attendre” (Congo). Ou serait-ce juste que le propre des proverbes est de dire n’importe quoi, mais en le répétant suffisamment pour que l’expression acquière une caution d’autorité ? Nous reparlerons bien un jour ou l’autre des nombreuses contradictions colportées par ces bribes de “sagesse populaire”…

c) Utilisation

On peut être amené à citer un tel proverbe lorsque l’on cherche à :

  • justifier l’action de quelqu’un (et notamment la sienne)
  • inciter son interlocuteur à suivre le précepte édicté

Ceux qui usent et abusent des dictons le font généralement pour se sortir d’un mauvais pas : que l’on n’ait rien de plus intelligent à dire, ou que l’on aime à se référer à des arguments d’autorité à pas cher, l’ “expression de la sagesse populaire” remplit son office de convention moralisatrice propre à briser net tout débat. C’est de la formule incantatoire, de la petite phrase sentencieuse, dont la seule vertu semble tenir à la répétition par des générations de perroquets assénant des généralisations abusives au lieu de réfléchir aux cas particuliers.

L’emploi de telles formules n’est donc pas forcément très respectueux pour l’interlocuteur, mais rappelez-vous ce qu’en disait Tilly : au moins ça comble le vide, et si c’est approprié au contexte social, tous les individus prenant part à la conversation peuvent s’en contenter.

2. L’expression pour ce qu’elle peut être

Est-elle vraie ? En gros, elle nous dit qu’il vaut mieux ne pas se retenir : dans une sorte de carpe diem (d’ailleurs le poisson de la fable est… une carpe 🙂 !), on est incité à profiter du jour, puisqu’il vaut mieux jouir au maximum de ce que l’on a sous la main que se réserver pour plus tard. Allez dire ça à DSK…

a) Dérives

Certes, il faut se méfier de ceux qui ont la promesse facile – pour bien faire, il faut exiger des preuves de leur volonté et de leur capacité à respecter la parole donnée (un autre adage bien connu, attribué à de nombreux hommes politiques, annonce que “les promesses n’engagent que ceux qui y croient” – et pourtant, “cochon qui s’en dédit” 😉 !). Certes, le futur est incertain, et la bonne réalisation des engagements comporte irrémédiablement une part d’impondérables.

Certes, baser toute son activité sur la promesse d’un gain futur est extrêmement risqué. Surtout si nous avons peu de prise sur le cours des évènements, et que notre réussite ne dépend pas de nous. Ou que vivre dans l’attente de ce bonheur futur, en acceptant d’endurer sans broncher des conditions de vie moins que satisfaisantes, sert avant tout les intérêts d’une minorité d’exploiteurs en chef – qui eux ne se sentent pas soumis à la nécessité de souffrir maintenant mieux jubiler plus tard (attention à ceux qui se complaisant dans la promesse d’un au-delà paradisiaque, s’ils excusent au passage l’enfer sur Terre…).

Oui oui, quand vous serez au Paradis, vous pourrez vous mettre à la guitare si vous voulez. En attendant, les poubelles, elles vont pas se vider toutes seules...

Néanmoins, si l’on pousse l’application du précepte, où va-t-on ? En se penchant 10 secondes sur la question du financement de l’activité humaine, on comprend qu’il vaut mieux éviter de suivre bêtement la recommandation populaire… M’enfin, comment peut-on affirmer de but en blanc qu’avoir 100 aujourd’hui, c’est mieux qu’avoir 200 demain ? Qui refuserait décemment un livret bancaire proposant un taux d’intérêt de 100% sur une semaine, ou même un mois ? Se contenter de ce que vous avez aujourd’hui, non mais on va vous rire au nez ! Au jeu du quitte ou double, on devrait donc toujours s’arrêter après la première question ?

Intuitivement, tout le monde voit bien que ça n’a pas de sens, que le conseil est complètement à côté de la plaque : personne ne respecte ce principe dans tous les aspects de sa vie ! On passe notre temps à accomplir des actions pour la promesse de ce qu’elles nous donneront plus tard (on place notre argent dans des comptes en banque plutôt que tout dépenser, on attend que les fruits et légumes soient gros et mûrs avant de les manger…). Tout “investissement” (en temps, en argent, en énergie, etc.) est précisément ce que l’on accepte de céder dans l’espoir d’un retour plus important. Alors, c’est ça, il ne faut pas investir ? On laisse les religions développer des positions inconstantes à l’égard du prêt ?

Il y a plus grave. Dans une expérience devenue célèbre, il a été demandé à de jeunes enfants de choisir entre manger un seul chamallow tout de suite, ou attendre quelques minutes et en manger deux. Les vidéos de ce test multi-répété foisonnent (ah, les adultes rigolent bien à voir les enfants trépigner et faire des bêtises) :


Aucun enfant n’a été blessé pendant le tournage

Conçue pour mesurer l’âge à partir duquel les enfants développent une aptitude à “différer la gratification” (si quelqu’un sait comment on traduit “delayed/deferred gratification” en français, ça nous intéresse !), l’expérience a marqué les esprits pour un résultat non anticipé. En effet, dans les études de suivi réalisées plusieurs années après que les enfants avaient participé au test, il s’est avéré que ceux qui avaient mieux su se contrôler ont eu par la suite une vie plus satisfaisante sur de nombreux plans (scolaire, économique, affectif…). Et les chercheurs d’établir une corrélation entre réussite et capacité à réguler son impulsivité.

Attention cependant à l’effet cigogne : l’expérience à elle seule ne signifie pas qu’il faut toujours faire le choix de l’auto-contrôle. Elle dit juste que des enfants qui avaient déjà une meilleure capacité à l’auto-contrôle ont eu une vie meilleure. Peut-être les deux phénomènes sont-ils la conséquence d’un troisième (il y a quelque chose qui rend les enfants à la fois plus patients et plus adaptés à la vie sociale), ou peut-être est-ce bien que la capacité à différer la gratification contribue elle-même à la réussite, mais dans tous les cas, il faut davantage que cette seule expérience pour trancher (de fait, les recherches continuent).

(Par ailleurs, pour les plus sceptiques, et ceux qui aiment à user de leur esprit critique, il y a lieu de s’interroger : les enfants aimaient-ils vraiment les friandises proposées ? Avaient-ils faim ? Comment peut-on partir du principe qu’ils auraient dû préférer avoir deux friandises plutôt qu’une ? Et si la “fonction d’utilité” sur laquelle ils opéraient intuitivement avait tout simplement été différente de celle de l’expérimentateur ? C’est-à-dire : et s’ils n’avaient pas retiré autant de satisfaction que l’on peut croire du doublement de la récompense ? Et s’ils n’avaient pas eu le même “coût du temps” que l’expérimentateur (la “souffrance” d’attendre avant de manger étant pour eux supérieure au surcroît de contentement apporté par la friandise supplémentaire) ? Aussi, faisaient-ils confiance à l’adulte ? Croyaient-ils aux promesses ? Avaient-ils bien compris les termes de l’engagement ? etc.)

b) Contrôles

La limite – et le danger – des proverbes provient de leur absolutisme. Leur forme, leur contenu et leur mode de livraison (le grand principe balancé au détour d’une conversation) se prêtent mal à la relativisation. Pas facile de discuter quand la seule “légitimité” d’une affirmation tient à son caractère autoritaire !

Les proverbes ne viennent pas accompagnés de garde-fous. On entend rarement les gens dire “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, sauf si […]”. Or c’est bien l’objet du débat : un tiens vaut-il toujours mieux que deux tu l’auras ? En annihilant toute discussion, l’argument-massue détourne les interlocuteurs de la question en jeu dans le cas qui les occupe : jusqu’à quel point peut-on se satisfaire de ce que l’on a, et quelle promesse de gain futur est préférable à ce que l’on a déjà obtenu ?

Essayez de résoudre le problème de Monty Hall, et vous verrez bien s'il vaut mieux rester sur ce qu'on a déjà choisi...

c) Bidouillabilité

Y a-t-il un moyen d’obtenir le même effet que par l’emploi du proverbe, mais en usant d’un autre système ? Si l’objectif est d’apparaître comme une personne autoritaire, ou d’emporter le morceau coûte que coûte, le proverbe a son utilité. Si l’on cherche plutôt à convaincre, le cas échéant, on peut essayer d’expliquer rationnellement à son interlocuteur pourquoi il gagnerait à profiter de ce qu’il a, plutôt que d’espérer autre chose (“même si tu n’es pas sûr de l’utiliser, en achetant ce billet de train dès maintenant, tu bénéficieras d’un tarif plus avantageux, et si au pire tu renonces ensuite à ce voyage, tu pourras facilement te le faire rembourser”).

Y a-t-il un moyen d’utiliser le dicton à autre chose que ce pour quoi il a été prévu ? Oh, certains se sont bien essayés au détournement humoristique de l’expression, mais les faux proverbes basés sur cet adage ne sont pas les plus réussis. Par contre, toujours pour rigoler, on peut aussi s’amuser à ressortir le proverbe dans des cas où il ne s’applique pas du tout, et démontrer ainsi sa vanité : “non mais comprenez-le : il allait prendre un vol pour Paris depuis New York ; imaginez que l’avion s’écrase en plein océan, bon, voilà, il s’en serait voulu d’avoir manqué sa dernière occasion sur Terre de trousser une domestique”. L’économiste réputé aurait dû s’attarder un peu plus sur la notion de préférence pour le présent

d) Alternatives

Plus généralement, c’est bel et bien le recours à la froide raison qui permet de mesurer, suivant les cas, s’il est préférable d’appliquer bêtement une règle conventionnelle, ou d’évaluer les avantages relatifs de deux scénarios : l’un dans lequel nous nous contentons de ce que nous avons maintenant, l’autre dans lequel nous attendons de profiter de ce que l’on nous a promis. Dès que vous entendrez le proverbe, rappelez-vous de l’utilité de vous poser quelques questions :

  • que vous propose-t-on maintenant ?
  • que vous promet-on plus tard ?
  • à quelle échéance (quel terme) vous promet-on ces choses futures ?
  • quelle confiance accordez-vous à la promesse et à la personne du prometteur ?

Dans une perspective économico-financière (par exemple pour une banque calculant le taux d’intérêt applicable à un emprunt), c’est exactement ce que l’on compare : d’un côté, ce que l’on peut avoir maintenant, et de l’autre, le résultat d’une fonction prenant en compte à la fois le gain promis, la durée de la promesse et l’incertitude qui lui est inévitablement associée. Tout ça pour s’assurer que nos deux “tu l’auras” soient bien préférables, en moyenne, au “tiens” initial.

Conclusion

On peut trouver plein de raisons de préférer quelque chose aujourd’hui à davantage demain. Mais le principe inamovible pour seul critère, c’est un peu léger. L’adage “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras” pose problème à cause du modèle binaire qui le sous-tend : opposer frontalement la certitude du présent à l’incertitude du futur est trop réducteur.

Le proverbe nous limite en refusant de nous proposer de quantifier l’incertitude et de mesurer les avantages comparés de chaque scénario :

  • qu’avons-nous aujourd’hui, et que nous promet-on plus tard ?
  • à quel horizon de temps nous promet-on ces choses, et quelle est la probabilité que l’engagement soit respecté ?

Dès lors, un tiens vaut-il mieux que deux tu l’auras ? Si l’on est sûr que le “tu l’auras” n’est pas réaliste, alors oui, bien sûr. Dans tous les autres cas, et ils sont nombreux, mieux vaut se pencher sur les détails de la situation avant de trancher.

 

Sources et liens pour aller plus loin :

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Une réaction à l'article « “Un Tiens vaut mieux que deux Tu l’auras (pas)” »

  1. Hicks a écrit :

    La présence de nombrils sur la peinture d’Adam et Eve me rend perplexe xD

    Thumb up 1